Au Sénégal, comme le dit Alpha Blondy, y'a des rasta poué, y'a des rastas fous, y'a des rasta cool. Le mouvement rasta, toujours fortement associé au reggae et à la Jamaïque compte de nombreux adeptes au Sénégal. Particulièrement visibles dans les zones touristiques, les specimens sénégalais n'ont souvent du rasta que l'apparence et adoptent un mode de vie plein d'insouciance très apprécié des touristes. Chaque année un peu plus, le Sénégal se rastafarise dans les couches sociales les plus défavorisées sans vraiment qu'il n'y ait de rapport avec les fondamentaux du mouvement rasta. Zoom sur les porteurs de dreadlocks du Sénégal.
Lecture audio recommandée durant la lecture de cet article : Alpha Blondy, "Rasta Poué" :
Une catégorie sociale
Si quelques "fils à papa" adoptent le "look
rasta", il ne s'agit en général que d'un accessoire esthétique. Une coupe de cheveux parmi d'autres qui ne s'accompagne généralement pas de tongs mais d'une paire de Nike rapportées par le cousin de Sarcelles lors des dernières vacances. Le fils à papa aime bien les dreadlocks mais refuse de ressembler à un plouc.
La grande majorité des "rastafariens" du Sénégal est recrutée dans les bataillons de pauvres gens qui vivotent dans les familles pauvrissimes du pays.
L'arrêt précoce des études caractérise le niveau philosophique du rastafaraï moyen. Être "rasta" pour la plupart de ces pauvres gens ne revêt aucun aspect religieux (excepté pour les Baye Fall, voir plus bas). Porter des dreadlocks, employer quelques mots connotés (comme Babylone, Zion, etc....), et fumer un peu d'herbe en écoutant Tiken Jah Fakoly suffit à l'illettré d'une banlieue misérable de Dakar pour se définir comme "rasta".
Photo à gauche : un pauvre rasta roule son spliff dans une maison en banco.
A part si par miracle il arrive à gagner un peu d'argent avec sa musique, avec un mariage de circonstance avec une vieille bretonne ou avec le don d'un taxi par une grosse parisienne, le rasta sénégalais nait, vit et meure pauvre (et généralement jeune, on voit en effet très peu de vieux rastas au Sénégal - mais peut-être après tout sont-ils tous partis en France avec un vieille Bretonne pour participer au génocide de la Bretagne).
Les cours de djembé donnés à quelques touristes attardés ou la vente de cannabis dans les quartiers de Dakar suffisent rarement pour subsister.
Or, les honnêtes familles
sénégalaises peuvent supporter les excentricités de leurs proches si elles rapportent un peu de blé. Le pauvre rasta est donc très généralement perçu au Sénégal comme une mauvaise fréquentation (au mieux) ou comme un fénéant, un parasite, un voleur et un agresseur (au pire).
Seuls les touristes, la plupart un peu cons et ignorant les usages du Sénégal, fréquentent ces tribus d'inactifs qui gravitent souvent autour d'eux.
"Travailler c'est trop dur mais voler c'est très beau" : une partie non négligeable de la petite, moyenne et grande délinquance vient de cette nébuleuse aux cheveux sales. Une touriste retrouvée à Saly avec un couteau dans le ventre : un rasta, un camion d'herbe intercepté à Kaolack : un rasta, une passante pikinoise menacée d'un poignard pour donner son portefeuille : un rasta... La liste est infinie et chaque jour la presse se fait l'écho de cette délinquance rastafaraï.
On est loin dans ces cas là des philosophies de paix et de dénuement généralement prônées par les clochards de Jamaïque.
Régime
alimentaire
Le régime rastafarien est en théorie strictement végétarien. Le rastaman sénégalais n'ayant aucune notion du mode de vie et de la religion rasta s'affranchit de ces interdits alimentaires. Cependant, le rasta sénégalais mange rarement de viande. Mais c'est principalement parce qu'il n'a pas d'argent pour en acheter. Lors des fêtes islamiques (qui prévoient le plus souvent un sacrifice animal), le rastaman sénégalais musulman n'hésite pas à piocher dans la gamelle. En dehors de ces périodes fastes, il mange ce que la nature, la famille, les touristes ou le voisinage lui offrent. Le cancer, les mycoses dermatologiques et hélas parfois le SIDA,
rendent malade l'être sous-alimenté ou mal nourri. Passé la quarantaine, la consommation de thé et de joints a raison de la dentition des moins vaillants.
La culture et la revente du chanvre indien
Si le chanvre indien est cultivé à peu près partout au Sénégal, les plantations "industrielles" se trouvent évidemment en Casamance (où cette culture développe l'insécurité croissante), dans le Siné Saloum et au Sénégal oriental (zone de Kédougou).
Le rasta sénégalais n'est pas seulement consommateur. Il est souvent dealer et encore plus fréquemment producteur de yamba (nom local du cannabis). Le mode de vie champêtre, retiré du monde
lui convient parfaitement.
En Casamance, c'est dans le secteur de Diouloulou, voisin de la frontière gambienne, que le gros de la production sort de terre (entre 300 et 500 tonnes par an). La rebellion armée, qui y trouve une partie de ses revenus, défend bec et ongles ces centaines d'îles et d'ilôts difficilement accessibles où seule l'armée sénégalaise ose de temps en temps pénétrer. Quelques touristes qui apprécient particulièrement Kafountine pour ces moments de dégustation aiment également à se faire photographier au milieu des champs. Si tu as des photos d'une de ces exploitations et que tu souhaites la partager, n'hésite pas à nous les envoyer (en ayant si tu le souhaites, flouté les visages).
Dans le delta du Saloum, c'est au coeur du parc national, lui aussi à la frontière gambienne, que les cultures industrielles prospèrent.
Contrairement à la Casamance, le Saloum vit en paix. Il n'y a donc pas d'incursions militaires et les gendarmes n'ont rien à faire au coeur de ce dédale d'ilôts inhabités. Le transport de l'herbe vers Dakar est en outre plus facile puisqu'il n'y a pas la Gambie à traverser.
Enfin, la région de Kédougou, l'une des moins densément peuplées du pays, devient une zone d'importance pour la culture du cannabis. Les immenses zones forestières dépeuplées, l'absence de toute autorité et la pauvreté générale encouragent le développement des plantations de chanvre indien. Le climat très chaud et très ensoleillé offre en plus des conditions particulièrepment favorable pour produire une herbe d'excellente qualité (celle qui contient le plus haut taux de THC du Sénégal).
Si une partie du cannabis produit est consommé sur place (pour un prix souvent dérisoire), la majeure partie va vers les grandes villes du Sénégal, en particulier Dakar, en empruntant les transports en commun. Le cannabis de Casamance et du Saloum, quant à lui, arrive généralement à Dakar en pirogue. Les saisies par les douanes ou la police sont d'ailleurs nombreuses.
Les briques de chanvre qui parviennent à destination sont ensuite revendues sous forme de cornets en papier bradés entre 500 et 1000FCFA (de 0.75 à 1,5€) en fonction de la taille et de la qualité.
Les touristes
Le touriste, c'est le Zion (le paradis) du rasta sénégalais. Sans le tourisme, bon nombre d'entre eux ne mangeraient pas et perdraient leurs dents à cause de la malnutrition. En dehors de Dakar, les deux zones de concentration du rasta sénégalais sont donc logiquement les deux grandes stations balnéaires du pays : Mbour/Saly et les plages de Casamance.
Saint-Louis et Dakar sont également touchées dans une moindre proportion.
Le tourisme permet au rasta, qui déteste généralement le travail, de gagner de l'argent sans trop se fatiguer et sans investissement.
Avant que le tourisme sexuel ne se développe, le rasta ne pouvait subsister que pendant l'été, seule période de l'années où jeunes touristes et étudiants pouvaient venir passer 2 mois en Afrique. Il était rare il y a 10 ou 15 ans de voir ces milliers de vieilles gerces européennes, célibataires, veuves ou trompées venir passer les vacances de Pâques à Saly. La démocratisation du voyage exotique a créé de nouveaux débouchés propices aux gains faciles qu'affectionne le rastaman sénégalais. Si jadis le vieux Raymond devait se contenter d'aller voir une prostituée quinquagénaire au Bois de Boulogne, il préfère aujourd'hui se payer un séjour au Lookéa de Saly ou se pignoler devant internet. De même, égalité des sexes oblige, connaître la virilité d'un rasta n'est plus réservé aujourd'hui aux bourgeoises aventureuses : le tout venant de la fonction publique de sexe féminin a également accès aux nuits tropicales grâce aux séjours à Saly à 599€.
Photo à droite : un rasta du Sénégal, les touristes adorent. Head and Shoulders beaucoup moins.
Comme on ne peut pas non plus demander au touriste lambda de connaître les réalités sénégalaises, pour lui, le rasta représente l'archétype du "vrai africain". En même temps vu qu'il n'y a que ça sur les plages des stations touristiques du pays, on ne peut pas lui en vouloir d'ignorer que le Sénégalais moyen, celui qui travaille ou qui trime dur,
a les cheveux court, ne sait pas où se trouve Babylone et a autre chose à glander de ses journées que de traîner sur la plage en vendant des merdes en bois aux touristes tout en leur proposant des cours de djembé. Le rastaman sénégalais tire avantage de cette ignorance et peut ainsi profiter du développement du tourisme "tout venant" pour remplir son assiette de temps à autre, ou quelques fois pour émigrer en Europe ou se faire offrir un taxi.
Certains, plus entreprenants, ont créé des campement touristiques, typiquement dédiés à la clientèle fumeuse, particulièrement en Casamance et dans des petites localités rurales du Sénégal.
La musique
La musique du rastaman c'est le reggae. Hélas, le Sénégalais ne joue pas de reggae. Contrairement au rap, musique en vogue au Sénégal, le reggae nécessite de savoir jouer de la musique, de savoir jouer d'un instrument autre qu'un djembé qu'un enfant de 4 ans peut manipuler.
En dehors des grands classiques jamaïcains (Bob, Tosh, Lee Perry, etc...) le rastaman sénégalais est donc obligé de se rabattre sur le reggae africain qui est définitivement burkinabè et ivoirien.
Ce reggae francophone africain leur permet de comprendre les paroles qui reprennent la thématique zionophile. Les deux grands noms du reggae africain étant musulmans (Alpha et Tiken) ça les conforte dans leur paradoxe tout en leur apprenant le vocabulaire philosophique nécessaire pour leurs conversations avec les touristes (Babylone, Zion, etc...).
Photo à gauche : Cheikh Ndiguel Lo, chanteur rasta au visage amaigri est un baye fall, mais hélas pour les rastafaraï, il ne chante pas de reggae.
Chaque année, à la date anniversaire de Bob, le
11 mai, un rassemblement est organisé sur l'île de Ngor. Cette commémoration qui a lieu depuis au moins 20 ans au Sénégal et qui au début ne comptait que quelques happy few - dont une grande partie d'Européens ou de fils à papa - est devenue au fil des ans de plus en plus populaire.
Un lointain langage
ésotérique
Comme disait Gainsbourg "Tire sur ton joint pauvre rasta et inhale tes paraboles".
La thématique rasta
s'accompagne d'un jargon spécifique. Le rasta sénégalais n'ayant fait que rarement des études, son vocabulaire et sa philosophie se résument souvent aux quelques mots empruntés à l'imaginaire rasta. Ponctuer chaque phrase de "man", parler de Zion, de Babylone, de riddim, de peace, de cool gaind, voir même de Jah (ou Jallah pour les plus syncrétiques musulmans) caractérise l'expression rastanegalaise.
Le cas des Baye Fall
Un peu comme les gris-gris et amulettes très appréciées au Sénégal n'ont pas grand-chose à voir avec l'islam (un véritable musulman n'a pas à croire en des gris-gris même remplis de versets du coran), les Baye Fall sont à l'islam ce que les sorciers vaudous sont au bouddhisme tibétain. Bref, sans rentrer dans le détail de ce qu'est le mouridisme (confrérie à laquelle appartiennent les Baye Fall), on peut dire qu'ils ont une pratique très personnelle du culte musulman qui les ferait probablement subir une bonne bastonnade dans bon nombre de républiques islamiques. En somme, on peut dire que les Baye Fall ont poussé le syncrétisme à un niveau que seul le Mandarom a réussi à atteindre : mélanger l'islam, le rastafarisme (lui même d'inspiration biblique) et l'animisme pour en faire une curiosité religieuse typiquement sénégalaise.
Photo ci-dessus à gauche : Baye Fall à Mboro (photo Jonas Roux)
Les Baye Fall sont des disciples de Lamp Fall, compagnon du fondateur de la confrérie mouridique Cheikh Amadou Bamba. Ils se laissent pousser les cheveux façon rasta comme Lamp Fall est supposé l'avoir fait. Ils sont dispensés du ramadan comme Cheikh Amadou Bamba est supposé l'avoir autorisé à Lamp Fall en remerciement de sa fidélité. Ces Baye Fall, quand ils ne servent pas de gros bras pour bastonner de braves gens ayant déplu à leur marabout peuvent déambuler en ville et à la campagne en chantant pour récolter quelques pièces.
L'histoire ne dit pas si Lamp Fall fumait des spliffs, jouait du djembé sur la plage, vendait des statuettes aux touristes ou déambulait dans les rues avec un boubou en patchwork en chantant ahilla lalilalai avec un main sur l'oreille pour ramasser des pièces sans se fatiguer.
Mais nos Baye Fall du 21ème siècle sont résolument new age et font ce qu'ils peuvent pour transpirer le moins possible.
Cet aspect pittoresque du mouridisme séduit chaque année de nombreux doux-dingues européens confrontés à la vacuité spirituelle que connait l'Europe. Des jeunes et moins jeunes trouvent rigolo ces croyants rasta habillés en boubou multicolore et ils se convertissent au mouridisme comme leur vieil oncle hippy s'est converti au bouddhisme en mai 1968 (un exemple de ce qui se fait de mieux dans le genre en cliquant ici).
Contrairement à la célèbre chanson reprise par le rastafaraï ivoirien Alpha Blondy tant apprécié au Sénégal ("Travailler c'est trop dur et voler c'est pas beau, 'mander la charité c'est quelque chose que je peux pas faire"), la version sénégalaise pourrait être "Travailler c'est trop dur, et voler c'est très beau, 'mander la charité c'est la seule chose que le baye fall rasta's style sait faire".