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Carnet de voyage.
Ca
fait tout drôle de raconter son premier voyage au Sénégal.
C'est à la fois vieux et proche (1992). Ce fut en plus
une expérience très mitigée. J'étais alors étudiant
et en plein hiver, je commençais à m'ennuyer sérieusement.
Natif de la Côte d'Azur, le climat hivernal de mon petit
village de l'Isère finît de me convaincre de prendre
ce qui devait être une année sabbatique. Avec en poche
8000FF (1200€) d'économies et un billet d'avion
aller simple pour Dakar, je m'étais mis en tête de devenir
prof de Français au Sénégal. Ma grand-mère, inquiète
comme pas deux, pour m'éviter de mourir de la Peste
Noire, de la Fièvre Jaune ou d'une autre maladie colorée
s'était mis en tête de me payer ma première semaine
au Club Med des Almadies (où elle-même et mon grand-père
avait l'habitude de se rendre) afin de m'adapter au
pays avant d'y mourir !
Photo à gauche de
S. Waldman : moi devant un fromager à Bubaque
(Bijagos 1997)
Bref, je partais plein d'espoir, avec
des idées d'aventure plein la tête. Je me voyais déjà
en Indiana Jones dévalant les cascades enragées du fleuve
Sénégal, et ouvrant une nouvelle voie dans la forêt
casamanço-amazonienne ! La valise pleine de pellicules,
d'un super appareil photo et de mes derniers shorts,
j'arrivais donc de nuit à l'aéroport de Yoff.
Au Club Med : J'avais voyagé
dans l'avion avec une jeune fille qui justement venait
bosser au Club Med en tant que GO (Gentils Organisateurs).
A l'arrivée, j'ai donc pris la voiture du Club.
A l'époque (en 92) les environs de l'aéroport
et la route menant de Yoff à Ngor n'étaient
pas aussi "construits" qu'aujourd'hui et on
pouvait encore voir quelques petits espaces de "brousse".
A peine sorti du parking de l'aéroport, en pleine
nuit, je m'imaginais donc le bord des routes recouvert
de cases
africaines avec des singes dans les arbres. On se
fait beaucoup d'idées quand on a jamais mis les
pieds en Afrique Noire.... A la télé,
l'Afrique c'est soit les grandes plaines du Kénya
soit les têtes de cadavres décapités
qui flottent sur le lac Kivu. Bref, une fois arrivé
aux Almadies après 10 minutes de taxi à
travers ce que je m'imaginais être les prairies
du Kénya, j'allais me coucher dans ma chambre
avec vue sur la mer en attendant de pouvoir enfin me
lever pour admirer le splendide paysage que l'Afrique
m'offrirait !
Le petit matin m'apporta ma première
désillusion ! Au lieu d'une plage sauvage bordée
de cocotiers, je ne pouvais observer de ma chambre qu'une
côte rocheuse et une misérable plaginette
de sable. Au lieu d'un ciel bleu et d'un tiède
matin, je n'avais à ma disposition qu'un ciel
gris et une température nécessitant franchement
une petite laine. Si ce n'était la présence
des cocotiers et de quelques margouillats, j'avais plus
l'impression d'être en cette fin mars 92 en Normandie
qu'en Afrique tropicale. Après un bref petit-déj'
je commençais donc mon "exploration"
du Club, de ses étranges employés et de
ses non moins étranges clients.
Ce fut pour moi, dès le premier
jour, l'occasion de rencontrer la personne qui allait
devenir mon premier camarade sénégalais.
Alassane pêchait au lancer sur les rochers de
l'extrême pointe des Almadies, au coeur du Club
Méd. On était en plein ramadan et Alassane
n'était pas au meilleur de sa forme. J'étais
néanmoins très heureux de discuter un
peu avec lui. Alassane m'expliqua qu'il était
"lébou", qu'il était originaire
du "village" de pêcheurs nommé
Ngor qui se trouvait non loin
de là et qu'il était le seul pêcheur
sénégalais plus ou moins autorisé
à traverser la grille du Club pour pénétrer
sur la plage. Après quelques minutes à
l'observer avec admiration sortir de magnifiques truites
de mer, je repartais me réchauffer au bar en
repensant au fameux village d'Alassane...
Le lendemain, impatient d'en savoir
plus, j'allais dès l'aube rejoindre le pêcheur
sur la plage espèrant secrétement qu'il
allait me proposer enfin de me faire visiter son fameux
"village". Discret et plutôt timide,
Alassane était vraiment peu prolixe de nature
et son français très approximatif n'améliorait
en rien son désir de communiquer. Je trouvais
d'ailleurs très amusant de l'entendre parler
de lui systématiquement à la troisième
personne car il avait manifestement un problème
avec le JE. Bref, mon jeune âge aidant (17 ans
à l'époque soit quatre fois moins que
la moyenne d'âge du glorieux établissement
dans lequel je séjournais) une réelle
amitié est vite née de cette deuxième
matinée de discussion et Alassane me proposa
de prévoir une visite au "village"
le lendemain.
Ngor Village : A l'aube du troisième
jour, équipé de mon appareil photo, je
rejoignais donc Alassane sur la plage pour qu'il m'emmène
enfin visiter son village de pêcheurs. Je dois
préciser ici que le Club Med est situé
sur un domaine relativement grand dont une bonne partie
est constituée de bosquets qui ceinturent l'hôtel.
De plus la "plage" est en pointe : d'un côté
il y a une espèce de falaise qui empêche
de voir à l'extérieur et de l'autre une
digue sépare l'hôtel de la micro-zone touristique
des Almadies. Impossible donc pour qui arrive de nuit
de voir ce qu'il y a à l'extérieur du
camp retranché.
Cette première sortie du troisième
jour était donc pour moi pleine de promesses.
Même si je suis d'un naturel très aventurier
(trop parfois), j'attends toujours un ou deux jours
pour m'acclimater avant de me lancer dans les plans
merdiques. Bref, donc j'étais prêt à
traverser la grille plagesque du Club malgré
le fait que le gardien sénégalais fit
la gueule en voyant un GM (gentil membre) se faire la
malle avec un PGS (pas gentil sénégalais).
L'ennemi du Sénégalais pauvre est le Sénégalais
insignifiant en uniforme. A peine traversée la
grille et la route bordée de villas luxueuses,
ce fut le temps de la deuxième désillusion.
Au lieu d'une brousse tant rêvée, un immense
terrain vague recouvert de strates de détritus
puants s'étalait jusqu'aux portes d'un bidonville
bétonné et inachevé remplaçant
mes chimériques cases africaines si pittoresques.
Autant dire que ma première impression à
la vue de ce spectacle apocalyptique, à mille
lieues de ce que je m'imaginais de l'Afrique, a été
une immense déception. Heureusement elle fut
de courte durée. A travers un dédale de
ruelles sablonneuses je découvrais la vie dakaroise
sous tous ses aspects : ces myriades de gosses joueurs,
danseurs, pleureurs et chanteurs ; ces milliers d'odeurs,
des plus agréables commes celles du thiouraye
(encens) ou de la sauce à l'arachide jusqu'aux
moins délicates telles que celles des bassines
de déchets jetées n'importe où
; ces cours intérieures appelées encore
"concessions" où une famille au sens
large habite entière (des aïeux aux arrières-petits-cousins...)
; ces sons venant de toutes parts, du lointain battement
de djembé jusqu'au
vieux magnétophone passant une chanson de Youssou
Ndour en passant par la contine que les enfants
répètent inlassablement en riant quand
un Blanc croise leur chemin : "Toubab diwline niankatan,
Toubab meyma niar dorom" (Toubab, pour mettre de
l'huile dans le riz, donne moi 10CFA). Bref, toute cette
vie typiquement sénégalaise qui allait
très vite et pour longtemps me devenir familière.
Si la première visite fut brève, les suivantes
me permirent de découvrir toujours un peu plus
Ngor. Au fil de mes visites j'eu la chance de rencontrer
une foule de Ngorois qui devinrent par la suite aussi
de bon amis : l'amusant Chérif Bakhoum, le soporiphique
El Hadj Ndoye, etc... Ce furent autant d'occasions de
découvrir les délices du thé sénégalais,
l'ataya, et de la gastronomie
locale.
Au bout de quatre jours, je décidais
donc d'enfin quitter le Club pour m'installer chez Alassane,
à Ngor où l'horizon
sénégalais s'offrait à moi. Durant
quelques jours dans le quartier de "petit Ngor",
j'ai pu faire la connaissance de toute la famille "Gueye-Samb"
composée entre autres de Fatou Gueye, la très
souriante et maternelle maman guinéo-sénégalaise
originaire de Kankan, Saliou Samb, le père qui
a voyagé dans toute l'Afrique de l'Ouest, et
bien sûr tous les enfants de Djibril en passant
par Seydina, Niali ou Peye-Peye ! Dans ce contexte si
familial, je ne mis pas longtemps à me sentir
vraiment à l'aise au Sénégal même
si il est vrai que Ngor me pesait
un peu tant j'avais envie de voyager à l'intérieur
du pays. Ceci n'échappa pas à Alassane
qui dès lors me proposa de planifier un voyage
vers Saint-Louis
(ville qu'il connaissait bien pour y jouer au football
durant les navétanes, tournois estivaux sénégalais).
Le départ fut donc fixé pour trois jours
après. Entre temps, j'eu la chance de connaître
ma première arnaque, passage obligé pour
tout nouvel arrivant au Sénégal. Elle
se présenta sous la forme d'un Camerounais (pourtant
de nombreux Sénégalais étaient
aussi spécialistes), Jean Moukiri Kono.
Jean Moukouri Kono : Jean Moukiri
Kono représente parfaitement le genre de type
qu'il vaut mieux éviter de croiser au Sénégal.
Revendeur camerounais de matériel à l'origine
douteuse (ce qu'évidemment je ne savais pas),
je l'avais croisé au hasard de mes balades à
l'intérieur du village du Ngor.
Voyant mon équipement photographique, il me proposa
aimablement de le compléter avec deux superbes
zooms et un flash infrarouge. Je lui achetais donc ce
matériel en faisant assurément une bonne
affaire même si le prix d'avant la dévaluation
du CFA (qui a eu lieu en 94) était quand-même
conséquent. Trouvant cet homme sympathique et
débrouillard, je lui faisais même part
de ma dernière trouvaille faite en téléphonant
dans une cabine au Club Méd. A l'époque
les cabines téléphoniques publiques à
carte (ça n'existe plus aujourd'hui) fonctionnaient
avec un système à carte optique (sans
puce). Bricoleur à mes heures, j'avais
vite compris que le crédit temps était
épuisé quand l'oeil optique de la cabine
arrivait sur l'espèce de mini-pièce métallique
"miroir" à droite de la carte. Il suffisait
de gratter ce mirroir afin de le rendre opaque et le
crédit temps devenait illimité. Le père
Moukiri Kono a dû d'ailleurs se faire pas mal
de fric avec mon invention à but non lucratif...
Bref, au bout de trois jours, le voilà qui se
ramène pour me dire qu'une partie du matériel
qu'il m'avait vendu ne lui appartenait pas, que c'était
une erreur, qu'il fallait que je lui rende mais que
lui ne pouvait me rendre mon argent, etc... Je le renvoyais
évidemment sur les roses ce qui me valut une
semaine de harcèlement quotidien où à
force de fatigue je finît par céder et
lui rendre une partie du matériel que je lui
avais payé. Ce fut ma première grosse
fatigue. Heureusement, le voyage pour Saint-Louis
était programmé pour le lendemain et j'oubliais
vite ce premier plan lamentable nommé Moukiri
Kono qui allait d'ailleurs ne devenir qu'un petit joueur
face aux truands auxquels j'allais avoir affaire durant
"mes années sénégalaises".....
Après une soirée à
boire le thé sur la terrasse et une mini
sieste, il était donc temps de prendre le premier
"Ndiaga Ndiaye"
(car rapide) en direction la
gare routière de Dakar.
Gare routière : Arrivés à la
gare routière aux premières lueurs du matin, c'était
déjà la pagaille. Tout le monde nous interpellait pour
prendre telle ou telle voiture, mendier quelques pièces
ou vendre un régime de bananes ou des piles pour ma
montre. Si j'avais su que durant les années qui allaient
suivre, j'allais venir des dizaines et des dizaines
de fois dans cette gare routière "des Pompiers"...
Pour aller à Saint-Louis,
il n'y eut pas de problème, tout alla pour le
mieux car les 505 partent toutes le cinq minutes. Il
ne nous restait qu'à choisir. Le premier à partir serait
le bon. Une fois les valises bourrées dans le
coffre, quelques minutes d'attente pour faire la monnaie
de mon billet de 10.000 et en route ! J'avais avec Alassane,
le désagréable privilège d'être assis sur la place du
fond, avec une femme qui rentrait à Saint-Louis.
 Malade
en route : Les premiers kilomètres jusqu'à Rufisque
me désespérèrent. La ville, la ville,
la ville rien que la ville. Quand allais-je enfin voir
la brousse, la forêt ? Embouteillages, pollution et
sable étaient le seul paysage. Ce n'est qu'après avoir
dépassé Rufisque, en allant
vers Thiès
que le monde rural apparut enfin. Les baobabs
majestueux, les
villages traditionnels avec leurs cases si bien
intégrées au paysage, les moutons et les "zébus"
qui traversaientt la route à tout moment déclenchant
des coups de klaxon tonitruants me laissaient espèrer
que le reste de la route et Saint-Louis
serait une expérience inoubliable. Mais tout se gâta
très vite à cause de problèmes digestifs très gênants.
La tourista fit enfin des siennes. Quand sur une route,
à des heures de l'arrivée, une irresistible envie de
chier (excusez-moi !) vous prend, on peut dire que tout
va mal.
Photo à droite
de S. Waldman : moi sous le auvent d'une case en Guinée-Bissau
(1996)
Essayer de dormir pour ne plus sentir
les douleurs spasmodiques de vos intestins n'est pas
la meilleure solution. Le mieux est avec humour de demander
au chauffeur de s'arrêter pour aller faire un tour dans
la brousse. Hélas, la flore est rare durant la saison
sèche entre Thiès et Saint-Louis. Les étendues désertiques
ne me permettaient guère de cacher mes fesses et mes
petits besoins. Il ne nous restait qu'à souhaiter que
l'arrivée soit proche. Dans ma tête d'Européen 270 kilomètres
à faire = 3 heures de route. C'était évidemment sans
compter les innombrables arrêts, les routes défoncées,
la voiture peu rapide, les pneux crevés etc... Par un
miracle inattendu, je réussit à ne pas balancer la soupe
(excusez-moi bis) avant l'arrivée à Saint-Louis, à la
gare routière. C'est dans cette gare routière que j'ai
pu libérer bruyamment le savant mélange aéro-liquide
amibien dans des latrines infectes grouillantes de mouches.
Alhamdoulilahi !
Saint-Louis, quartier Angueul Tall à
Pikine : Dès l'arrivée à Saint-Louis,
je dus subir une déception de plus. Je m'attendais à
une ville propre, fleurie, se prélassant le long du
fleuve. Je trouvais là une ville relativement sale et
abandonnée, un petit Dakar en somme ! Je devais résider
au quartier Angueul Tall, un quartier populaire de Pikine,
sur le continent, à gauche avant d'arriver à la gare
routière. Ce n'est que des années plus tard que j'ai
su que le quartier Angueul Tall à Pikine était en fait
le quartier ANGLE Tall prononcé à la Sénégalaise !!!
Le Sénégalais a des facilités avec
certaines doubles-voyelles (Mb, Nd, etc...) et de grosses
difficultés avec d'autre (Vr, Sp, Pr, Fr, etc..).
Ainsi il prononce poivre "povar" ou "pobar",
sport "esport", stylo "estylo",
France "Faranse" ou angle "angueul",
etc.. Bref, c'est après avoir marché pendant dix minutes
à travers des ruelles sableuses dignes du labyrinthe
du Minos que nous arrivâmes enfin dans la famille
Ndiaye, du quartier Angueul Tall.
Mame Fama Ndiaye : Alassane était
un habitué de la maison puisque c'est ici qu'il
séjournait toujours lorsque chaque été
il participait aux navétanes (tournois de foot
estivaux). Malgré son origine ngoroise, il était
d'ailleurs une star à Saint-Louis puisque ses
talents au football étaient indéniables.
Le quartier de Pikine, l'un des plus pauvres de la ville
ne manquait cependant pas de pittoresque et j'eu la
chance dès le premier jour d'assister à
mon premier "Simb",
le faux lion sénégalais si prompt à
effrayer les gamins réunis autour et qui détalent
au moindre mouvement du monstre terrifiant. J'étais
accompagné par Mame Fama Ndiaye, la fille cadette
de la famille Ndiaye. Mame Fama ne parlait pas français
mais elle était ma foi rudement jolie et avait
le même âge que moi. La communication étant
difficile elle conclût qu'il serait plus facile
de faire connaissance au night-club le soir même
(samedi). Le Walo était une boîte saint-louisienne
à la mode à cette époque (elle
a je pense depuis disparu à force d'inondations
à répétition). En compagnie de
d'Alassane et de Fama j'allais donc connaître
ma première soirée sénégalaise
le jour même de mon premier "Simb".
Si ça s'est un peu arrangé ces dernières
années, il faut savoir que dans les boîtes
populaires africaines le volume du son a beaucoup plus
d'importance que sa qualité et, même si
je ne suis pas spécialement mélomane,
l'ambiance assourdissante du Walo ne me convenait guère.
Au bout de trente minutes, voyant qu'Alassane ne semblait
pas incommodé par le bruit et voulait rester
s'amuser un peu, je décidais de rentrer me coucher.
Mame Fama, inquiète de me voir rentrer seul de
nuit (c'est con un Blanc ça se perd partout !)
me raccompagna jusqu'à ma chambre. Et ce qui
devait arriver arriva. Comme disait ce petit pédé
de Rimbaud, "on est pas sérieux quand
on a 17 ans". Fama fut ma première expérience
amoureuse sénégalaise. Après quelques
jours enchanteurs à Saint-Louis, à la
découverte de la Langue de Barbarie, de la vieille
ville et du quartier de pêcheurs de Guet Ndar
où Alassane avait tant d'amis, nous décidâmes
qu'il était temps de revenir à Ngor.
Retour
en train : C'était l'heure de rentrer. Je serais
bien resté quelques jours de plus mais le bilan
humain de ma visite à Saint-Louis était vraiment positif.
Je n'allais plus voir Mame Fama pendant un an. Ma mauvaise
expérience du taxi-brousse allait nous pousser à prendre
le train pour le retour. Je voulais en plus tenter absolument
cette expérience. La gare de Saint-Louis, juste en face
du marché, grouillait de monde à l'époque
(aujourd'hui elle est fermée puisque le train
ne passe plus). L'arrivée ou le départ du train était
toujours un évènement. Après qu'Alassane eut acheté
deux billets en première classe (la deuxième
classe est constituée de bancs en bois), il était
temps de monter bien que je doutâsse que le train parte
à l'heure ! Nous n'étions que 5 ou 6 passagers dans
le wagon de première et les places étaient relativement
confortables. Genre sièges Pullman de nos bons vieux
trains de chez nous. Après 45 minutes d'attente, le
train se décida enfin à partir. Allais-je enfin
pouvoir découvrir le paysage que ma tourista de l'aller
m'avait empêché d'admirer ? En fait le trajet
fut un véritable plaisir. J'aurais voulu que le train
ne s'arrête jamais. J'encourage tous ceux qui n'ont
jamais pris le train en Afrique à l'essayer au Sénégal
! Le parcours fut encore plus long qu'avec le taxi-brousse,
mais quelle paix et quel confort !
C'était
presque une ambiance de Far West que d'entendre la locomotive
"klaxonnant" toutes les cinq minutes pour
chasser les animaux qui se trouvaient sur la voie et
pour effrayer un peu les gosses qui jouaient au foot
entre les deux rails ! Tous les quarts d'heure le train
s'arrêtait pour faire descendre ou monter des passagers
parfois sans même qu'une gare existe. C'est alors
l'occasion pour toutes les femmes du village d'aborder
le train avec des paniers de mangues, de papayes, de
biscuits ou autres spécialités locales qui coûteront
plus cher à Dakar. Le train
était en outre l'occasion de voir le paysage changer
au fur et à mesure que Dakar se rapproche. D'une steppe
désertique, nous passions à une savane peu dense, puis
plus dense et enfin la grande forêt
de baobabs, certes épars mais si impressionnants
! Lorsque les premiers quartiers urbanisés de Rufisque
et Dakar apparurent au loin, un sentiment de nostalgie
me prenait mes derniers moments de joie "ferroviaire".
Photo à gauche
: moi (oui c'est une page sur moi) sur l'île de
Ngor avec Meïssa (1995).
La ruine : De retour à
Ngor, il était temps de
faire le bilan financier des 15 premiers jours de l'année
que je devais passer au Sénégal. Mon séjour
à Saint-Louis et mes courses chez Moukouri Kono
avaient réduit mon pécule comme peau de
chagrin et les 350 derniers jours à passer en
Afrique s'annonçaient plus que difficiles. Ma
tourista n'en finissait pas de me ronger les intestins
(après ce premier séjour je n'ai d'ailleurs
plus jamais été malade...) et le thieb
bou djen, plat national qui me paraissait au début
délicieux par son exotisme m'est rapidement devenu
insupportable si bien que mes frais de bouche au restaurant
ont fini par exploser. L'idée que j'allais devoir
rentrer rapidement en France sur un échec cuisant
et honteux faisant monter en moi, petit à petit,
une rancune injustifiée contre le Sénégal,
ce pays où rien n'était aussi facile que
je l'aurais espéré. Il faut dire que l'idée
de travailler ne m'avait pas effleurée depuis
le jour où, à Paris, j'avais bouclé
mes valises. Voyant la catastrophe aussi imminente que
la fin de mes économies, je décidais de
trouver intelligents les conseils de retour de ma famille
et de Marie, ma copine du moment
Le retour : Dernière partie
de l'histoire, la moins glorieuse. Après avoir
trouvé in extremis un billet d'avion retour à
un prix raisonnable pour rentrer en France, je décidais
de passer mes trois derniers jours... au Club Med pour
fuir au plus vite tout ce qui avait rapport avec le
Sénégal (excepté mon cher ami Alassane
que j'allais voir tous les matins sur la plage). Je
devais rentrer le 2 avril, ce qui me laissait le temps
de me refaire une santé. C'était sans
compter l'ingéniosité sans borne du Club
Méd pour assassiner ses GM. Je n'ai qu'un souvenir
très diffus de mes trois derniers jours au Sénégal,
au Club.
Le matin du 31 mars, je décidais
de m'inscrire pour une sortie en pirogue à la
pêche à la palangrotte du lendemain matin.
Le soir, ce fut une soirée "cocktails tropicaux
à volonté" comme seul le Club sait
les organiser. Ce fut une soirée d'abus puisque
j'avais décidé de me désinfecter
les boyaux avant de rentrer. Fin fait, je partis me
coucher en titubant, sans oublier cependant de mettre
mon réveil pour ne pas louper ma palangrotte
du lendemain. A 07h30 GMT du 1er avril, pris d'un mal
de tête lancinant dû aux abus de la veille
au soir, je me rappelle vaguement m'être dirigé
vers le restaurant du club, fermement décidé
à prendre un bon jus d'orange et à manger
quelquechose pour éviter de vomir. J'avais 20
minutes pour me sustenter avant le départ de
la pêche en pirogue à laquelle je regrettais
déjà de m'être inscrit. Mais c'était
sans compter l'humour du "Chef GO" qui comme
poisson d'avril nous fit croire à nous, pauvres
GM, que le restaurant s'était écroulé
dans la nuit et que le petit-déjeuner était
annulé. Triste, abattu, à deux doigts
de rendre mes boyaux, je me dirigeais donc vers la rade
des pirogues, trop épuisé pour penser
qu'à 600 balles par jour ceci ne devait être
qu'une mauvaise farce. Au bout de dix minutes, la tête
penchée par dessus bord, je rendais à
la mer tout ce que le Sénégal m'avait
donné depuis trois semaines, avec en prime un
peu de bile. La sortie qui devait durer une heure et
demi s'est vite écourtée au grand dam
des autres pêcheurs qui sans doute me maudirent
de leur avoir fait louper la prise du siècle.
Les 24 heures suivantes se déroulèrent
entre le lit et la cuvette des toilettes. Je pris sans
aucun regret le taxi qui m'emmena le lendemain soir
à l'aéroport et le tampon "DEPART"
qu'apposa le policier sur mon passeport en salle d'embarquement
fit l'effet sur moi du meilleur des remontants. Je me
promettais, une fois les lumières de Dakar disparues
du hublot de l'avion, de ne plus jamais mettre les pieds
au Sénégal... J'y ai passé une
grosse partie des années qui suivirent.
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Heureusement que tu dis y avoir passé une grosse partie des années qui suivirent, car en lisant tout çà, on a pas franchement envie d'y aller! la dernière phrase me réconforte, car mon mari (sénégalais de saint-louis) et moi, allons nous installer à saint-louis d'ici deux ans, le temps de construire un petit pied-à-terre pour être chez nous dès notre arrivée! |
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