COTONOU, 13 fév 2007 (IPS)
- Le Sénégal connaît chaque année,
autour des mois de janvier et février, un pic
des feux de brousse qui ravagent des centaines de
milliers d'hectares de terres propices à l'agriculture.
Ceux de 2006 ont détruit plus de 400.000 hectares
de terres, d'où le cri d'alarme du Centre de
suivi écologique (CSE).
Dans son rapport 2006 intitulé
''Suivi des feux de brousse au Sénégal'',
le CSE indiquait que pendant chaque saison sèche,
''les incendies ravagent une grande partie des écosystèmes
sénégalais. La saison des feux s'étend
en général d'octobre à mai. La
répartition temporelle et spatiale des foyers
n'est pas homogène et varie d'une année
à une autre''.
L'essentiel
des feux se propage dans les parties sud et sud-est
du pays, notamment les régions de Tambacounda,
Kolda, Ziguinchor, Louga et Matam. En revanche, il
y a moins d'incendies dans la partie nord du Sénégal,
en raison, entre autres, des mesures prises par les
autorités en matière de sensibilisation
et de mise en place des moyens humains et matériels.
Cette mobilisation a permis de stopper la recrudescence
des feux enregistrés au début de la
saison où d'importantes superficies avaient
brûlé.
Par ailleurs, on note une quasi-absence
des feux dans la frange ouest de ce pays d’Afrique
de l’ouest. Cette absence s'expliquerait par
deux facteurs : la localisation dans cette partie
des grands centres urbains et la concentration des
espaces agricoles. Le centre du pays, qui correspond
au bassin arachidier, est faiblement atteint. Dans
le bassin arachidier, zone fortement agricole, les
feux sont de faible ampleur. Cette situation peut
s'expliquer par l'importance des surfaces emblavées
d'une part, et d'autre part par l'utilisation de résidus
de récoltes comme fourrage, ce qui réduit
ainsi les matériaux combustibles. ''Il apparaît
ainsi que les feux de brousse revêtent un caractère
rural et affectent plus de la moitié du territoire
national'', souligne le CSE.
Au total, la saison 2005-2006 des
feux a été exceptionnelle avec de grands
foyers à travers tout le pays. Les superficies
brûlées dans le département de
Linguère, dans le sud du pays, représentaient
neuf pour cent de son étendue et 41 pour cent
du total brûlé au plan national. Plus
de neuf pour cent de la superficie du département
de Bakel sont touchés par les feux de brousse
où de nombreux cas de feux à superficies
réduites ont également été
enregistrés. Les incendies sont favorisés
en partie par les quantités élevées
de biomasse enregistrées dans ces zones suite
à une saison de bonne pluviométrie,
indique le CSE. En effet, dans les zones de grand
incendie, la quantité de biomasse mesurée
à l'hectare dépasse les six tonnes par
endroits tandis qu'au nord, elle avoisine la tonne
et demie dans des endroits où d'habitude, elle
ne dépassait guère les 300 kilogrammes
à l'hectare. Cette situation peut également
s'expliquer par les mises à feu précoces
le long des axes routiers et ferroviaires et aux alentours
des villages dans la région de Tambacounda
par le service des eaux et forêts et les parcs
nationaux. En effet, les feux précoces, réalisés
dans les règles, constituent un moyen de prévention
des feux tardifs pour les forestiers.
Malheureusement, le respect par les
populations des meilleures conditions de leur mise
en œuvre, laisse parfois à désirer
et par conséquent, ces feux, qui étaient
perçus comme moyen de limitation des dégâts,
deviennent souvent de véritables incendies.
D'autre part, la densité de la végétation
dans la partie sud du territoire peut expliquer la
fréquence et le caractère violent des
incendies qui surviennent parfois lors des préparations
agricoles. Ces dernières consistent à
défricher les parties périphériques
des forêts riveraines des terroirs villageois.
Au cours de ces opérations,
les populations mettent le feu pour la conquête
de nouvelles terres en procédant à la
reconversion d'une partie de la forêt en terres
de cultures. Elles évitent ainsi des travaux
laborieux de défrichement et ces actes restent
souvent incontrôlés. Selon Papa Mawade
Wade, un spécialiste des questions de désertification,
depuis la grande sécheresse des années
1970 qui a frappé toute l'Afrique de l'ouest,
le Sénégal perd chaque année,
de façon irrémédiable, 80.000
hectares de son couvert forestier, et connaît
par la même occasion une baisse de rendements
de 25 pour cent de ses sols.
C'est une raison supplémentaire
pour laquelle ces feux de brousse sont une menace
pour le pays d'autant plus que ''depuis son indépendance
en 1960, les superficies totales réservées
au secteur agricole sont restées inchangées
dans la mesure où les nouvelles terres de production
ne font que remplacer celles qui sont perdues à
cause de la baisse de fertilité des sols'',
indique l'agronome Mansour Fall. Fall précise
que seuls 19 pour cent de la surface arable du Sénégal
se prêtent à l'agriculture. Si en plus,
les feux de brousse devraient encore chaque année
réduire cette superficie, il en résulterait
un gros déficit pour l'agriculture du pays.
Afin de limiter ce phénomène
qui ravage chaque année les forêts sénégalaises,
le CSE recommande, pour les prochaines campagnes,
l'identification des zones à haute production
de biomasse avant la fin de la saison des pluies,
la mobilisation des moyens humains et matériels
dès le mois de septembre. Le CSE recommande
également la création et l'équipement
des comités de lutte dans les zones névralgiques,
l'incitation des populations à la mise en place
et au nettoyage des pare-feux à la fin du mois
de septembre et l'encouragement de la mise à
feu précoce dans les zones où cette
pratique est bien adaptée.
Le Sénégal a adopté
son Programme d'action national de lutte contre la
désertification (PANLCD) en octobre 1998. ''Les
pertes annuelles de surfaces forestières dues
aux feux de brousse sont estimées à
350.000 hectares de forêts'', selon le PANLCD.
(FIN/2007)
-
Michée Boko
Travaux du CSE :
(extrait de Refer.org)
La saison des feux de brousse s'étend, au Sénégal,
de novembre à mai et chaque année d'importantes superficies
de pâturages et de forêts sont détruites. L'analyse
des images NOAA-AVHRR permet d'obtenir des informations
sur ces feux en temps quasi réel. Celles-ci sont par
la suite validées sur le terrain.
Ainsi, les images de jour permettent de cartographier
les zones brûlées, tandis que les images de nuit
sont utilisées pour identifier les feux actifs.
La méthodologie de classification
consiste à effectuer un seuillage du canal 3 (infra-rouge
thermique) sur les images de nuit pour détecter
les feux actifs. En effet, la sensibilité du capteur
AVHRR est renforcée par le contraste entre des surfaces
qui ont tendance à se refroidir et des températures
anormalement élevées dues au passage des feux. En
outre l'absence d'incidence solaire annule les risques
de confusion avec des surfaces absorbantes proches
des corps noirs, aux caractéristiques spectrales
analogues aux surfaces brûlées, comme les cuirasses
latéritiques.
Par contre, les images de jour
sont plus adaptées à la cartographie et l'estimation
des superficies brûlées. La technique de la composition
colorée, avec les canaux 1, 2 et 3 placés respectivement
dans les plans-images rouge, bleu et vert, permet
de visualiser sur l'écran de contrôle les zones
brûlées. L'affichage multispectral ainsi réalisé
ressort bien leurs caractéristiques radiométriques.
Une classification supervisée est alors effectuée
par la technique dite du "boxclass" pour
isoler les surfaces brûlées, qui sont mesurées par
comptage des pixels classifiés.
Il convient d'ajouter que des vérifications
sont régulièrement effectuées sur le terrain. Cette
action est indispensable compte tenu de la difficulté
que pose la cartographie des zones brûlées dans
certaines régions telles que la partie sud du Sénégal,
couverte de végétation forestière de type soudanien.
La vérification se fait à l'aide du dispositif GPS
(Global positioning System) du CSE, qui permet une
navigation très précise en direction des zones recherchées
et leur mesurage.
Le suivi 1994-1995 révèle une
baisse des superficies brûlées détectées par rapport
à la saison précédente, puisque seulement 253 315
ha ont été classifiés contre quelques 750 000 ha
en 1993-1994. Pour l'essentiel cette baisse très
importante est due à la production moindre de matière
sèche dans certaines zones éco-géographiques du
pays à l'issue de la saison de croissance. Elle
s'explique partiellement par l'ennuagement qui a
gêné la détection pendant une bonne partie de la
période d'activité des feux.
Outre ces causes d'origine naturelle,
des changements de plateformes satellitaires ayant
eu lieu, expliquent en partie cette baisse. En effet,
l'année 1995 a été marquée par le lancement du satellite
NOAA 14, qui a fonctionné après une période probatoire
d'environ un mois au cours de laquelle ses produits
n'ont pu être exploités. Il s'est révélé par la
suite que le principal avantage de ce nouveau satellite
est lié à son heure de passage nocturne (vers 3
heures) qui favorise une très bonne détection des
feux. Par contre, les passages diurnes situés entre
14 et 15 heures, produisent des images à forte saturation
dans les canaux du thermique qui ne se prêtent pas
dès lors au suivi des feux.
Analyse spatiale
La carte de synthèse montre que
les feux se localisent à l'est d'une verticale reliant
les arrondissements de Ross-Béthio au Nord et Tanaff
au sud. Ils ne se manifestent que rarement dans
la partie ouest urbanisée et le bassin arachidier.
Les feux de brousse se développent ainsi dans les
parties rurales du pays qui représentent plus de
3/4 du territoire. Au sein de cette entité, la différence
est très nette entre le Nord faiblement atteint
et le sud où les feux connaissent un fort déploiement
dans l'espace, notamment vers le Sud-Est. La ligne
de démarcation entre ces deux grandes parties est
constituée par la zone de transition entre le Sud
de la zone sylvo-pastorale et le Nord de la région
de Tambacounda (arrondissements de Koumpentoum,
Koussanar, Malème-Hodar).
Les feux ont eu un faible impact
au nord de cette zone, en particulier dans le Ferlo
Ouest qui correspond en gros au Département de Linguère.
Cependant dans la partie orientale, les arrondissements
de Ogo et Kanel présentent des cas de feux importants
en superficie, comme c'est généralement le cas dans
cette zone, où le tapis herbacé est continu du fait
de l'inexistence de pare-feux en bon état.
La partie sud de l'aire de déploiement
des feux est celle où ils atteignent leur plus forte
ampleur: tous les arrondissements situés dans cette
zone sont atteints. Les arrondissements de Bala,
Missira, Bandafassi et Saraya, qui forment le bloc
Sud-Est sont les plus touchés. L'ampleur des feux
est frappante dans l'aire du Parc National du Niokolo.
Le tapis herbacé à Andropogonées, caractéristique
de cette partie Sud-Est, donne lieu à des feux d'une
grande intensité, avec des flammes hautes qui atteignent
la couronne des arbres.
Les feux diminuent progressivement
en direction du Sud-ouest, où se maintiennent des
forêts sacrées bien protégées (Oussouye). Ils restent
très actifs cependant dans les départements de Kolda
et Vélingara dont les limites Nord et Sud font frontière
respectivement avec la Gambie et la Guinée-Bissau,
ce qui pourrait expliquer leur récurrence.
Evolution temporelle
L'évolution de la saison 1994-1995 peut se décomposer
en deux phases:
- une période d'installation de novembre à janvier
;
- une période de stabilisation de février à mai.
La première période correspond
à la phase ascendante du phénomène qui se traduit
par un triplement du cumul des surfaces brûlées
entre novembre (40 000 ha) et janvier (120 000 ha).
Pendant cette période, le nombre de cas de feux
est multiplié par 6 à l'échelle du pays.
Les cartes mensuelles (fig. 11)
montrent une progression du front des feux vers
le Sud au cours de ce trimestre. Au mois de novembre,
les feux du Ferlo ouest constituent les évènements
dominants à coté des modestes foyers qui éclatent
dans la partie est du pays (Kidira, Goudiry). Les
feux du mois de décembre (53 000 ha) intéressent
tout le Nord de la région de Tambacounda et une
partie du Sud-Est, tandis que vers le Sud-ouest
la situation est plutôt calme. L'installation du
front des feux dans le Sud du Sénégal est complète
en janvier, ce qui se traduit par un maximum annuel
en termes de surfaces brûlées (70 000 ha) et en
nombre de cas (270). La situation des feux dans
le Parc National du Niokolo Koba (Arrondissement
de Missira) est frappante au cours de ce mois.
La seconde période affiche une
baisse des surfaces brûlées et du nombre de cas.
Les feux se maintiennent au Sud et au Sud-Est, dans
les régions de Kolda et Tambacounda, tandis que
la partie nord se singularise par une forte accalmie.
Le cumul des mois de février et
mars (68 000 ha) est inférieur au maximum de janvier.
Cette baisse s'explique en partie par l'action soustractive
sur le tapis herbacé des feux de la période précédente.
Elle pourrait résulter également de l'ennuagement
caractéristique de cette période de l'année, qui
tendrait à masquer certains feux sur l'imagerie
satellitaire.
La tendance à la baisse se confirme
au cours des deux derniers mois de la saison. Le
tapis herbacé résiduel de la partie méridionale
est la proie des feux, à mesure qu'il s'assèche.
Les arrondissements de Bala, Kidira, Saraya sont
les plus touchés.
Aspects socio-économiques: feux et mobilité dans
l'espace
L'analyse des causes de feux
renvoie toujours à la présence d'activités humaines
qui participent des modes de vie ou de mise en valeur
des milieux. A défaut d'une étude approfondie des
comportements socio-économiques tendant à expliquer
les manifestations sectorielles du phénomène, on
peut dégager quelques grandes lignes qui relèvent
davantage de constats faits à l'occasion des déplacements
effectués sur le terrain, de l'exploitation de rapports
de la Direction des Eaux et Forêts ou même d'enquêtes
réalisées de manière non systématique auprès des
populations. Il se dégage de cette revue qu'il pourrait
exister une forte relation entre les feux et les
stratégies d'exploitation des ressources fondées
sur la mobilité des acteurs.
Les déplacements de populations
Ils concernent surtout la zone
sylvo-pastorale où l'exploitation des ressources
fourragères est étroitement liée à la présence de
points d'eau dispersés. Les déplacements sont conçus
comme une stratégie de valorisation du milieu et
de sauvegarde du bétail en période de crise. Ils
peuvent se faire sur de grandes distances en direction
d'autres régions écogéographiques. C'est la transhumance,
qui emprunte des couloirs migratoires plus ou moins
connus. Plus sporadiques, d'autres types de déplacements
visent à tirer profit des pâturages les plus proches
et mettent en scène des noyaux familiaux légers
connus sous le nom de egge-egge. Dans les deux cas
le stationnement des troupeaux et des pasteurs crée
un danger de feu sur de vastes espaces et la pénurie
de pâturages en cas d'incendies.
Une nouvelle forme de déplacements
est venue s'ajouter à ces modes de mise en valeur
de l'espace, augmentant les risques de feux. Il
s'agit des marchés hebdomadaires ou louma, lieux
d'échanges, de communication et d'interactions multiples
qui symbolisent une nouvelle forme de mobilité en
relation avec le développement des transports. La
concentration ponctuelle de populations qui en résulte
et la dispersion subséquente de ces dernières, comportent
sans aucun doute des risques de mise en feu au sein
des espaces ruraux polarisés.
Les pratiques irrégulières
Il s'agit pour l'essentiel de
la contrebande transfrontalière et du braconnage,
qui concernent davantage le Sud du Sénégal.
L'analyse spatiale a montré en
effet la récurrence des feux dans les arrondissements
frontaliers avec la Gambie et la Guinée-Bissau.
Les informations recueillies auprès des services
douaniers nationaux confirment cet état de fait
et incriminent l'activité de contrebande, sans qu'il
soit établi qu'elle soit la seule cause.
Le braconnage concerne surtout
le Parc National du Niokolo-Koba, où il atteint
des proportions inquiétantes avec l'utilisation
d'armements sophistiqués (fusils d'assaut). Il implique
aussi d'autres parties avec l'ouverture de la saison
de chasse à partir du mois de janvier, avec parfois
des risques de débordements au delà des zones d'amodiation.
Les feux de brousse sont très
liés à certaines formes de mobilité qui relèvent
des activités humaines, à travers des modes de vie,
de mise en valeur de l'espace ou d'appropriation
des biens et des ressources naturelles. Cette observation
est corroborée par l'importance relative des zones
brûlées dans les parties du Sénégal les plus concernées
par ces stratégies de mobilité (Ferlo, Sud-est et
frontières) et leur faible ampleur dans le quart
occidental où la sédentarisation est plus marquée.
Les données sur les feux obtenues
par le CSE au cours des trois dernières années ouvrent
trois pistes de recherche qui constitueront, en
relation avec les autres activités, les objectifs
de la section pour l'année en cours:
- l'estimation des risques d'incendie ;
- le perfectionnement du système d'alerte ;
- l'évaluation de l'impact économique des feux
.